Une énorme explosion emporta tout un pan de la muraille, tuant au moins trois Britanniques, à quelques
mètres de notre position. Le râle des blessés et l'odeur âcre de chair brûlée me rappela sans difficultés les pires heures de la bataille de Samundri. Il n'avait alors fallut que quelques heures
à l'artillerie autrichienne pour réduire la forteresse de pierre en un tas de gravats fumants. Fort Edward était fait majoritairement de bois, et je craignais déjà pour la suite des événements.
Nous avions désormais trois minutes avant le prochain tire. Si les Ougandais parvenaient à approcher le reste de leur artillerie d'une centaine de mètres supplémentaires, nous étions fichus. Nous
devions les neutraliser dès que possible. Hélas, nos propres canons ne pouvaient espérer les atteindre.
Un nouveau grondement de tonnerre emporta une nouvelle partie des défenses.
Il fallait atteindre leurs positions. Je ne voyais qu'une solution dans l'immédiat : creuser une
tranchée qui nous mènerai au plus près des positions ennemies avant qu'eux mêmes aient assurés le mouvement de leurs canons. Une course contre la montre s'engageait donc. Je réussissais à obtenir
une vingtaines d'hommes et l'aide de Varzatz, qui même s'il trouvait mon idée « Française et suicidaire, bien que cela soit un pléonasme » se joignit aux travaux : sa connaissance
en matière de tunnels nous aiderait. Une fois qu'il eu donné ses instructions, les hommes commencèrent. L'idée était d'utiliser une petite poterne située dans la muraille comme point de départ et
de repli. La nuit nous dissimulerait aux yeux de l'adversaire, du moins l'espérions nous. En face, l'ennemi creusait lui aussi à grande vitesse. Mais l'entraînement et la discipline britannique,
alliée au savoir faire ancestral du Freeshk, nous rendait plus efficace que les Ougandais, qui s'ils avaient suffisamment de bras, manquaient d'expérience en la matière. Notre travail était
rythmé par les tirs de la grosse Bertha. Mais bientôt, ce fut au tour des nôtres d'entrer dans la partie : du haut des remparts, les tireurs d'élites de la Couronne et nos amis mercenaires
avaient commencés à abattre les ouvriers et guerriers ennemis arrivés à portée, retardant sensiblement l'avancée de leur ouvrage. De notre côté, nous savions que nos ennemis nous repéreraient
d'un instant à l'autre, et nous devions donc faire vite. Si nous parvenions à parcourir encore une cinquantaine de mètres, nous pouvions compter sur le terrain pour protéger une approche plus
rapide.
Las ! À peine étions nous à mi-chemin que les
cris d'alertes résonnaient chez les assaillants. En moins de cinq minutes, leur artillerie, qui n'était pas encore à portée des murailles mais déjà de notre position, commença à faire pleuvoir
sur nous un déluge de feu. Il n'était plus question de creuser, et notre retraite était coupée par les explosions. Je regardais Varzatz, qui savait comme moi ce qu'il nous restait à faire. Nous
ordonnâmes aux hommes de laisser là leurs pelles et d'empoigner leur fusils. Baïonnettes aux canon, je sortais de notre tranchée.
« Long live the Queen ! »
Reprenant en chœur mon cri, mon ami et les vingt hommes du 24thfoot
regiment se jetèrent vers une mort certaine. Nous avions deux cents mètres à parcourir avant d'atteindre la tranchée ennemie. Deux cents mètres sans réels couverts. L'artillerie tâchait de
nous couper toute retraite pendant que les soldats Ougandais prenaient position à la place des ouvriers pour nous accueillir. Face à moi, à moins d'une centaine de mètres, je voyais un homme
gigantesque pointé son fusil dans ma direction. M'arrêtant dans ma course, je le visais et appuyait sur la gâchette. Mon fusil s'enrailla, mais l'homme s'écroula : nous avions le soutien des
tireurs d'élites du fort.
Lorsque nous arrivâmes au boyau ennemi nous avions perdu dix hommes. Baïonnettes et sabres en avant,
nous tranchions dans nos adversaires toujours plus nombreux. Il nous fallait remonter vers l'artillerie désormais. Varz était tout à son aise dans la tranchée, et son incroyable agilité combinée
à la discipline de nos soldats nous permit une progression assez aisée. Arrivés au bout du boyau, nous n'étions plus que neuf. Il nous fallait de nouveau sortir à découvert et parcourir une
vingtaine de mètres pour atteindre les canons. Trois hommes restaient à l'abri pour nous couvrir. La traversée ne fut pas difficile, les servants des canons n'ayant pas d'armes à feu. Mais déjà
nous voyions les renforts ennemis se précipiter vers nous, et nous étions hors du périmètre de soutien des tireurs d'élite. Je laissais à Varzatz et à deux hommes le soin de saboter les pièces
d'artillerie. Avec les deux soldats restant, je prenais le contrôle d'un obusier et tâchait de le faire pivoter. Nous devions détruire le Bertha MkII.
L'ennemi était sur nous. Nous dûmes lutter pour nos vies, espérant avoir la chance d'accomplir notre
mission avant d'être tués. Un de mes compagnon s'écroula. Quatre guerriers nous prenaient à parti, et nous en voyions encore plus venir vers notre position. Nous abattions le dernier lorsque
qu'un rugissement assourdissant se fit entendre à quelques pas de nous : le Britannique blessé avait profiter du désintérêt de l'ennemi pour rejoindre notre canon. Dans une explosion
formidable, le boulet toucha la réserve de munitions du Bertha, détruisant l'arme et tuant par la même occasion le peloton ennemi qui était à son niveau. Je vis le soldat de la Couronne
s'écrouler, un léger sourire aux lèvres. J'avais par le passé vu tellement d'hommes mourir satisfait, leur mission accomplie, que cela ne me surpris pas. Je récupérais sa plaque pour citation et
cherchais Varzatz du regard. Il venait de finir ce qu'il avait à faire et m'enjoignit du regard à filer au plus vite vers notre abri. Nous retournions vers la tranchée sous le feu de couverture
des trois soldats restés en arrière. Il nous fallait désormais nous dépêcher, car nous avions aux trousses une compagnie entière. Deux autres de nos hommes s'écroulèrent, et nous nous arrêtâmes
juste assez longtemps pour récupérer leur plaques. Nous courûmes à perdre haleine. Bientôt, les tireurs d'élites reprirent leur travail de couverture. Arrivés au point le plus avancé du boyau,
nous sortîmes à couvert pour rejoindre celui que nous avions précédemment creusé. Notre artillerie put alors nous couvrir, et nous rentrâmes au fort. Sur les vingt hommes qui nous avaient
accompagnés, il en restait quatre dont un blessé.
Le calme s'installa. Les Ougandais comptaient leurs pertes et nous tâchions de remblayer au mieux notre
tranchée afin de ne pas faciliter le travail de l'ennemi lorsqu'il reprendrait. Il fallut moins d'une heure pour que les ouvriers se remettent à creuser. Nos tireurs en abattaient parfois un,
mais la plupart étaient invisibles au fond de leur trou. Bientôt toutefois, les travaux cessèrent et tous nos ennemis se réunirent dans leur camp. Le silence s'installa. Nous voyions leurs
troupes se mettre en ordre de marche, comme pour préparer l'assaut. Qu'allaient-ils faire ? Leurs tranchées n'étaient pas assez avancées pour leur permettre une approche en toute sécurité,
et nos murs tenaient encore debout : nonobstant leur nombre, nous les tirerions comme des lapins. Bientôt, leur armée nous fit face, silencieuse. Des tambours résonnèrent, et les soldats
ougandais commencèrent à entonner un chant martial. Devant eux, Kubwa Mchawi brandit son bâton d'où sortit une lumière bleuâtre. Pendant un moment, rien d'autre ne se passa, mais il fallut peu de
temps pour qu'au-dessus de l'horizon apparaisse une forme encore impossible à identifier. Elle approchait rapidement, et nous restâmes sidérés derrière nos longues vues.
Couvert d'un arsenal imposant, le Lugh volait vers nous. La partie arrière, que nous avions
faite exploser, avait été sommairement réparée. Aucun moteur ni aucune hélice ne semblaient fonctionner. Pourtant il volait, comme porté par une force invisible. Les artilleurs britanniques se
mirent en position. À peine arrivé à portée de nos canons, le géant des airs déclencha une tempête de feu. Nos murs volèrent en éclats,
emportant hommes et matériel avec eux. Une brèche gigantesque s'était formée, et déjà l'infanterie ennemie se jetait vers le fort dans un terrifiant cri de guerre. Sonnées mais réactives, les
troupes de sa Majesté prirent position pour les recevoir, conscient de leur nette infériorité numérique. Ils pourraient tenir au mieux quelques heures, et tant que le Lugh était en jeu,
nous n'avions aucune chance. Il fallait le détruire une bonne fois pour toute. Hélas, notre artillerie était définitivement hors d'état.
Les Ougandais arrivaient à notre niveau. Ayant rejoins les soldats britanniques, je mettais un ennemi
en joug. Nous attendions l'ordre, bien décidés à mourir dans l'honneur. Derrière nous, l'officier cria : « Fire ! » La première salve partit, fauchant un
nombre indéterminé d'ennemis. « Fire at will ! » Beaucoup de guerriers tombaient, mais ils semblaient innombrables.
Alors que je rechargeais, Varzatz arriva à mon niveau. Il avait un plan. Fort Edward disposait d'un
aérostat de reconnaissance grâce auquel nous pouvions espérer rejoindre le Lugh et peut-être gagner suffisamment de temps pour tenir jusqu'à l'arrivée des renforts. Il y avait cinq
places dans le véhicule, il nous fallait donc recruter avec soin nos compagnons. Le docteur voulu venir, et nous n'avions pas le temps d'argumenter. Avec lui, nous prenions nos deux compagnons du
4thEast African Steam Dragoons, qui m'avaient précédemment promis de veiller sur le docteur et
voulaient honorer leur serment. Nous embarquâmes alors qu'un nouveau tir d'artillerie ennemi emportait une dizaine de nos hommes. Le décollage se passa sans encombres malgré les combats tout
proches. Nous survolâmes les troupes ennemis qui s'empressaient vers la brèche sans être inquiétés par leurs armes. Toutefois, il fallut peu de temps à l'équipage du Lughpour nous repérer, et nous fûmes bientôt pris à parti par leurs artilleurs. Un obus
atteignit notre aérostat, qui se précipita vers le géant aérien, s'écrasant sur le pont. Étant miraculeusement indemnes, nous jaillirent de l'épave en ouvrant le feu sur les ennemis
approchant.
Il nous fallait trouver le système qui leur
permettait de voler. Ce faisant, nous pourrions le saboter et amener le vaisseau à s'écraser. Nous décidâmes de nous diriger vers le moteur afin de voir si des réparations avaient été effectuées.
Dans les couloirs, Varzatz ouvrait la voie. Nous parvînmes rapidement à la salle des machines où veillaient seulement deux hommes. Après les avoir neutralisés, nous inspectâmes l'endroit. Il n'y
avait aucune machine. Rien. Aussi interloqué que je l'étais, Varz cherchait où nous pourrions aller. « La cale » dit-il « est le seule endroit assez grand pour installer une
machinerie suffisamment conséquente. Nous devons nous y rendre. » Cela fut convenu, et nous reprîmes la route. Une escouade tâcha de nous barrer la route, sans grand succès. Le comité
d'accueil de notre destination fut plus important. Nous nous jetâmes à couvert derrière les caisses qui encombraient la cale, tirant de temps à autres sur nos adversaires. Malgré la fusillade,
une chose était évidente : il n'y avait rien d'autre ici que les munitions de l'arsenal du Lugh. Comment faisaient-ils ? Nos deux camarades britanniques quittèrent notre position pour prendre l'ennemi à revers. Mais les éliminer ne réglerait pas
notre problème. Quel était leur système, et surtout où était-il ?
« Peu importe. » Nous restâmes bouche bée.
Le docteur avait prononcé ces mots subitement. C'était son invention, des années de travail, et il ne souhaitait pas comprendre. « Peu importe » répéta-t-il. « Il faut faire
exploser le Lugh dans son intégralité. S'il s'écrase et que nous remportons la bataille, il tombera entre les mains des Anglais. Il ne le faut pas. Combien de morts pour cette invention
depuis qu'elle a décollée ? Qu'adviendrait-il si elle était récupéré par d'autres ? Il faut la détruire au plus vite. En-bas, il y a de braves soldats qui meurent, nous n'avons pas le
temps de réfléchir. Il faut mettre fin à ce massacre. »
Il nous ordonna de placer une partie des explosifs
ici, dans ce dépôt de munitions. Le reste devrait être mis dans le poste de pilotage et sur le pont, près de l'artillerie. Quant à nous, nous pouvions espérer nous en sortir en utilisant une
invention ancienne mais qui n'avait eu que peu de cachet jusqu'ici : des parachutes. Il y en avait assez pour nous cinq aux sorties de secours.
Derrière nous, les coups de feu cessèrent, et nos
deux compagnons britanniques revinrent. Nous plaçâmes donc nos bombes et repartîmes vers les autres points du vaisseau. Nous nous séparâmes à contre cœur afin d'aller plus vite. Le docteur et les
deux soldats iraient sur le pont. Varzatz et moi rejoindrions le poste de pilotage. Nous devions nous retrouver à la sortie avant-tribord une fois notre mission accomplie.
Avançant dans les couloirs, nous abattions les
quelques Ougandais qui s'opposaient à nous. À l'instar de la salle des machines, le cockpit n'était pas fonctionnel. Une fois les explosifs mis en place, nous repartîmes. Nous arrivâmes avant le
docteur, mais notre attente fut courte. Toutefois, nous n'en étions pas à la partie la plus simple du plan : aucun de nous n'avait jamais sauté en parachute. Nous connaissions la théorie,
mais se jeter d'un vaisseau aérien pour atterrir au milieu d'une horde d'ennemis était autre chose. Malheureusement nous n'avions pas le choix, et ce d'autant plus que des ennemis approchaient de
nous. Nous nous jetâmes donc vers un destin plus qu'incertain. Par chance, le Lughétait non loin du fort lorsque nous sautâmes. En bas, les combats faisaient rage. L'ennemi semblait avoir pénétré l'enceinte et un dernier carré britannique
s'était formé près du bastion central. Notre chute fut ralentit par le parachute. Invention simple, mais incroyablement efficace. Nous avions à peine cinq minutes avant l'explosion. Lorsque nous
arrivâmes au sol, nous courûmes nous mettre à couvert. Nous étions hors des murailles et l'ennemi était proche. Nous courûmes vers une petite brèche que l'artillerie du Lughavait créée pendant notre opération, et de là nous pûmes trouver une position
défendable. Les innombrables adversaires qui s'avançaient vers nous allaient nous déborder lorsqu'une explosion monumentale se produisit. Dans un vacarme assourdissant, le monstre aérien fut
pulvérisé.
Autour de nous, les combats cessèrent. Les yeux rivés
vers le ciel, les Ougandais paraissaient terrifiés. Une rumeur s'éleva parmi eux et tous se mirent à fuir le champ de bataille. En quelques minutes seulement, il ne restait aucun adversaire
vivant dans le fort. Tous courraient. Nous suivîmes leur fuite du regard jusqu'à ce que leur armée ne soit plus qu'un nuage de fumée à l'horizon. Jusque là, le silence avait régné parmi les
défenseurs. Mais lorsque le dernier soldat ennemi eu disparu, un cri s'éleva : « God save the
Queen ! » Bientôt, ce fut une centaine de voix qui exprimèrent leur joie.
Nous avions remporté la bataille de Fort
Edward.
Lorsque les premières troupes de sauvetage
arrivèrent, nous avions déjà remis un minimum d'ordre dans le camp. Les blessés avaient été réunis et les corps de nos adversaires enterrés. Les soldats Ronald Lewis et Ken Johns du
4thBatallion, Prince of Wales' East African Steam Dragoon Regiment, nos compagnons dans cette
aventure, furent décorés de la prestigieuse Victoria Cross. Quant à nous, nous repartîmes pour Nantes avec la reconnaissance de la Couronne. Beaucoup de questions demeuraient. Où Kubwa Mchawi
s'était-il procuré son arsenal ? Les fusils et canons étaient de toute évidence de fabrication prussienne, mais cela ne prouvait pas que la nation germanique était impliquée. Plus mystérieux
encore, comment était-il parvenu à faire voler le Lugh ? Cela
avait-il à voir avec l'étrange bâton, Nguwu, ou était-ce le fait d'un ingénieur de l'ombre ? Nous ne désespérions pas de connaître un jour le fin mot de l'histoire.
Une morale était à tirer de cette aventure :
notre arrogance avait conduit un peuple à se soulever et à nous combattre avec nos propres armes. Cela pouvait se reproduire à l'avenir. Heureusement, s'ils avaient su se servir de nos méthodes,
les Ougandais s'étaient laissés emporter par leur superstition. En utilisant l'argument de la magie, Kubwa Mchawi avaient manipulé son peuple et pris le pouvoir en encourageant les mêmes
croyances qui avaient entraîner sa défaite. Le chef ougandais avait voulu libérer son peuple par les armes, mais en maintenant chez eux l'ignorance. Et s'il est une chose que le docteur, Varzatz
et moi-même savions, c'est que la seule chose qui libère les hommes est le savoir.